En cette ère de régimes stricts, la passion culinaire fait une remarquable résurgence dans l'Hexagone.
Face à l'ascension des diets et des normes alimentaires, la question se pose : peut-on encore s'autoriser à être gourmand ? En observant le succès des livres de cuisine et des émissions gastronomiques, il semble que ce plaisir coupable soit loin d'être en danger. Les experts s'accordent à dire que le goût et la gourmandise sont redevenus des sujets de discussion populaires.
Des ouvrages comme Tous toqués, Passion : saveurs de notre enfance, ou Les Secrets de la casserole... sont de véritables best-sellers et promettent de faire sensation lors des fêtes. Les programmes culinaires, quant à eux, continuent de captiver un public toujours plus large, et il ne fait aucun doute qu'aujourd'hui, le goût est à la mode. L'exposition Bon Appétit, à la Cité des sciences et de l'industrie, attire de nombreux jeunes et leurs familles, dépassant même l'affluence d'autres événements populaires. Toutefois, la consommation excessive de nourriture n'est plus la norme. La gourmandise nouvelle version privilégie le partage et minimise le plaisir solitaire.
La gourmandise sociale
Claude Fischler, sociologue, souligne que malgré la profusion de recettes illustrées, le plaisir lié à la nourriture est devenu plus tabou qu'un sujet aussi intime que la sexualité. « De retour des États-Unis, j'ai observé là-bas une culture très moraliste autour de l'alimentation. On ne parle pas de goût, mais de morale, et la moindre plaisir peut être vu comme dangereux », explique-t-il. En revanche, les Français semblent jouir d'une certaine liberté culinaires. Un sondage récent révèle que 92 % d’entre eux prennent plaisir à manger, prouvant ainsi que l'expérience du repas partagé reste primordiale.
Florent Quellier, dans son livre Gourmandise, histoire d’un péché capital, confirme cette inclination sociale. « La gourmandise est avant tout une question de partage », affirme-t-il.
Symbole de cette renaissance culturelle, le repas gastronomique français a été inscrit au patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO, marquant une véritable évolution des pratiques culinaires, d'un acte instinctif à un art raffiné. Au fil des siècles, des règles ont été établies, telles que l'usage de la fourchette ou la consommation réfléchie des vins. Au XVIIe siècle, la gourmandise a été élevée au rang de valeur sociale, reliant alors le plaisir à l'esthétique du goût.
Un renouveau des douceurs
Parallèlement, la tendance vers le sucré connaît un renouveau. Autrefois considéré comme un simple caprice, le sucre se défend désormais dans l'univers du luxe. Les files d'attentes autour de célèbres pâtisseries comme Pierre Hermé sont la preuve qu'il est de retour dans les faveurs des gourmands.
Thierry Tahon, philosophe, propose une redéfinition de l'art de la table : « Le gourmand doit apprendre à ralentir, savourer chaque étape, et ne pas se limiter à l’ingestion ». Les Français privilégient désormais des repas d’au moins une heure et demie, signifiant ainsi leur désir de prendre le temps de déguster.
Gourmandise : une notion partagée
Un regard croisé des personnalités contemporaines révèle que la gourmandise ne saurait se limiter à l’ego. Blandine Le Callet, romancière, évoque une approche altruiste en matière de plaisir culinaire, souhaitant le partager. « Partager un bon repas est une confession, un acte érotique presque », dit-elle.
Julie Andrieu, journaliste culinaire, admet aimer savourer des plats de qualité, et ne cache pas son énervement lorsque le plaisir n’est pas au rendez-vous. Hélène Darroze, chef étoilée, décrit également sa passion pour le fromage comme une manière de se connecter plus profondément avec ceux qui partagent la table.
José Lévy, designer, et Natalie Bader, PDG, voient tous deux dans la gourmandise une extension de la générosité et de la curiosité, souvent associée à des moments de convivialité partagés.
Avec l’émergence d’une philosophie de la dégustation, des experts de la nutrition affirment que la satiété est davantage dictée par le goût que par la quantité. Alors que certains ressentent un besoin de compenser par la quantité, il est essentiel de redéfinir notre rapport à la nourriture par une approche qui valorise la qualité et l’expérience sensorielle, faisant de la dégustation un véritable art culinaire, gage d’un futur plus joyeux et partagé.







